REPÈRES HISTORIQUES

Art pariétal, Pop art, calligraphie, fresques pompéiennes, affiches de Mai 68 : le graffiti est millénaire, ses origines et influences multiples. Il témoigne du besoin ancestral pour l'homme de sublimer le lieu où il vit, de maîtriser son environnement, d'y apposer son empreinte. On s'accorde à déterminer la naissance de ce courant sous sa forme actuelle vers la fin des années 60, dans les rues de New York. Entre slogans contestataires et autopromotion, le métro se couvre bientôt d' «éraflures» - étymologie du mot «graffiti» - réalisées au moyen de marqueurs ou de peinture aérosol. Ces «tags» (de l'anglais «marque») sont les œuvres d'adolescents issus du hip hop qui insufflent de plus en plus d'audace dans cet art de la signature. Le mouvement quitte l'univers des gangs pour aller à la rencontre d'une communauté émergente : les «writers».

« Au départ, le tagueur est amené à inventer une marque originale, dotée de plasticité et de signification, qui retient l'attention puisqu'elle doit être facilement repérable. Ensuite, cette marque doit être déposée, c'est-à-dire, enregistrée dans le milieu où elle est censée percuter. […] Cette signature doit être démultipliée, diffusée dans la ville, vue par tous, il faut alors « cartonner » pour devenir une des marques de référence au sommet d'une hiérarchie informelle. […] Dans la tribu qui a pour habitude d'écrire sur des supports urbains, le lettrage est un code partagé, un langage commun accessible seulement aux initiés. C'est la capacité de déchiffrer ce langage qui rapproche les membres entre eux et rend ainsi possible leur communication. » Luciano Spinelli


Il s'agit également d'interpeller le passant : création de nouvelles typographies ; persistance et propagation du logo ; agressivité des couleurs et des éléments stylistiques ; messages surdimensionnés figurant sur des cibles apparemment inatteignables… Les graffs disent la jeunesse de cette époque : la difficulté de faire sa place, le rejet du consensus, le goût du défi, la quête de beautés singulières.

Au début des années 80, dans un contexte social tourmenté, ces vanités modernes font l'objet d'une répression musclée ; les campagnes de nettoyage se multiplient pour lutter contre les «whole cars», peintures recouvrant des rames entières de métros. Les graffeurs sont donc repoussés vers de nouveaux territoires qui voient l'aube du graffiti légal pratiqué dans les «Halls of Fame», terrains vagues où les «pièces» vont gagner en virtuosité. C'est aussi à cette époque que les milieux «arty» s'emparent du phénomène, comme en témoigne la parution en 1984 de Subway art, un recueil de photographies de Martha Cooper et Henry Chalfant. Véritable manifeste, le livre participe à l'exportation de cette culture hors des États-Unis et notamment en Europe.

Deux ans plus tôt en France, inspiré par ses voisins américains, Bando fait irruption dans le paysage urbain et fonde le crew CTK (Crime Time Kings), il y développe un style privilégiant la forme du nom et le tracé de la lettre. Cette école s'oppose à celle du BBC (Bad Boy Crew) qui travaille la forme du nom dans son ensemble. Le lettrage devient pratiquement illisible. Ces courants évoluent jusqu'à nos jours pour imposer la 3D, l'hyperréalisme ou encore l'abstraction. Parallèlement, de nouvelles techniques se développent : pochoirs, cellograff, utilisation de matériaux organiques, Reverse… L'imagination des adeptes n'a plus de limites.

Ayant gagné ses lettres de noblesse, le graffiti fait son entrée en galerie, dans les collections privées et publiques, abandonnant ses supports de prédilection. Mais il n'oublie pas d'où il vient, ni qu'en certains lieux il est toujours sévèrement puni. Les acrobates de la discipline qui défient la légalité pour une certaine idée du Beau perdent parfois la vie en s'aventurant trop haut sur le toit des immeubles…

Ce désir fou de laisser une trace est-il vain ? Peut-être, pour paraphraser Simone Weil, répond-il à un besoin essentiel de l'âme : le risque. Les trompe-la-mort du graffiti passent de l'art éphémère à la postérité mais leurs esprits continuent de célébrer la liberté et l'impérieuse nécessité de peindre.


Gabriel Q. alias MOON one